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A Bâle, j'ai fondé l'Etat juif.» Ainsi le journaliste hongrois Theodor Herzl résume-t-il, dans son journal intime, le rassemblement qui s'achève dans la grande salle à colonnades du casino de Bâle, en Suisse. Du 29 au 31 août 1897, environ 200 délégués juifs d'Europe, d'Afrique du Nord, d'Amérique et d'ailleurs, portant queue-de- pie et cravate blanche, comme l'avait exigé Herzl dans un souci de respectabilité, signent l'acte de naissance du sionisme politique. «Si j'en parlais aujourd'hui, écrit encore Herzl, chacun en rirait. Mais dans cinq ans peut-être, cinquante ans en tout cas, chacun verra que j'ai raison.» Cinquante ans... et trois mois plus tard, à New York, un vote de l'Assemblée générale des Nations unies allait donner corps au rêve des fondateurs. C'est à Bâle qu'eut lieu la genèse du futur Etat juif. Il y a tout juste un siècle.

La Palestine du Mandat


2 novembre 1917
Lord Arthur James Balfour, secrétaire d'Etat britannique aux Affaires étrangères, annonce que Londres «envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif».
1920
La conférence de San Remo confirme la déclaration Balfour.
1922
Première révolte arabe. Et premier livre blanc britannique qui exclut l'idée d'un Etat juif.
1930
Deuxième livre blanc, après une nouvelle vague de violences. Il prévoit de limiter l'immigration juive.
1936
Une commission d'enquête présidée par lord Peel suggère la partition en deux Etats.
1945
Début de la révolte juive.
Février 1947
Londres demande l'arbitrage de l'ONU.

Bien rares, à l'époque, étaient ceux qui prenaient le projet au sérieux. En 1896, quand Herzl publie L'Etat des juifs, de bonnes âmes brocardaient déjà le «Jules Verne juif».Quelques années plus tôt, il avait assisté, bouleversé, au procès du capitaine Dreyfus, «coupable seulement d'être juif». Si une telle ignominie est possible en France, dans cette «République de la fraternité, de la liberté et de l'égalité», c'est, pense-t-il, qu'il n'existe aucun espoir d'être pleinement accepté, même dans les démocraties les plus «évoluées». Son raisonnement froisse les sensibilités de nombreux juifs, en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, surtout les plus en vue et les plus fortunés, qui s'estiment citoyens à part entière.

Mais Herzl passe outre. Avec l'aide d'un petit groupe d'amis, il réunit sans peine, à Bâle, l'assemblée qui deviendra par la suite le premier congrès sioniste. Sans peine, car L'Etat des juifs a rencontré un réel écho parmi les intellectuels juifs, religieux ou héritiers du siècle des Lumières. Au-delà, l'opuscule, d'une centaine de pages, a été largement diffusé en Europe centrale, où des communautés isolées tentent de s'organiser contre les pogroms: entre 1881 et 1896, une douzaine de groupements juifs ont déjà quitté la Pologne et la Russie pour rejoindre la Palestine. Pour autant, la Terre promise n'attire pas encore de grandes foules: à Bâle, seuls 5 délégués représentent les 50 000 juifs qui y vivent alors.

Cette terre que souhaitent les sionistes, seul le sultan de Constantinople, qui la possède, peut l'accorder. Dans les années qui suivent le congrès, Herzl s'emploie à persuader la Sublime Porte de «restituer» la Palestine aux juifs. Il tente, grâce au grand-duc de Bade, de s'attirer l'appui de Guillaume II, allié de Constantinople. Va à Rome, où il «oublie» de baiser la main du pape Pie X. Obtient des rendez-vous avec plusieurs ministres, surtout britanniques. Puis rencontre, en 1902, le secrétaire d'Etat anglais aux Colonies, Joseph Chamberlain. Pendant la discussion, plusieurs territoires d'accueil sont envisagés: Chypre, le Sinaï, une colonie juive en Egypte. Quelques mois plus tard, le représentant de Sa Majesté propose formellement l'Ouganda. Chamberlain n'aimait pas les juifs: «C'est la seule race que je hais.» Dans leur fuite d'Europe centrale, ils arrivaient trop nombreux, à son goût, sur le sol britannique. L'Afrique orientale ferait l'affaire.

L'offre était de taille. Pour la première fois dans l'histoire du judaïsme, un Etat souverain acceptait d'apporter une solution politique à la question juive. Aux yeux de Herzl, le lieu du futur foyer national importait peu. Si la Palestine n'était pas disponible, l'Ouganda suffirait, fût-ce comme simple «asile de nuit» sur le chemin de Jérusalem. Au sixième congrès sioniste, réuni à Bâle en 1903, de nombreux délégués ne l'entendent pas ainsi. Pour ceux d'origine russo-polonaise, en particulier - Chaïm Weizmann, qui sera le premier président israélien, ou encore David Ben Gourion, son Premier ministre - c'est en Palestine que les juifs doivent se rassembler. Ce ne sont pas leurs propres sentiments religieux qui motivent leur opinion, mais la reconnaissance du fait religieux et de son influence sur la communauté.

Indéniablement, les premiers sionistes n'accordaient guère plus d'importance aux Arabes de Palestine que Chamberlain aux Africains d'Ouganda. A leur décharge, le nationalisme arabe était encore absent de ces terres, se manifestant plutôt en Egypte ou dans les futurs territoires de l'Irak et de la Syrie.

Toutes ces hypothèses et tous ces calculs territoriaux pèsent encore sur les choix actuels. Il fut alors admis que le territoire de l'Etat des juifs, ce «peuple de l'exil», devait se trouver en Palestine, berceau du judaïsme. Les partisans nationalistes du Grand Israël en tirent argument, aujourd'hui, pour réclamer la Judée et la Samarie (occupées par l'armée israélienne depuis 1967), et pas seulement la plaine côtière.

Cent ans après, que reste-t-il du sionisme des origines? Sans doute les délégués de Bâle seraient-ils horrifiés d'entendre le discours messianique et ultra de certains députés à la Knesset. Les pères fondateurs plaçaient l'homme au centre de leurs réflexions, et non la terre. C'est elle, désormais, qui semble devenue l'enjeu no 1 d'Israël. Même si, pour les uns, elle ne demeure qu'un simple refuge. Pour les autres, elle restera toujours Sion, la terre naturelle et promise du peuple juif.

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